Expérience, réflexivité, expertise

Dix-neuf ans de pratique, des centaines d’animaux pris en charge. Une main qui sait travailler sans que l’esprit n’entre en jeu.

Nous connaissons tous, en tant que praticiens, cette sensation : quelque chose de difficile à décrire s’est imposé dans le temps, que l’on reconnaît à l’œuvre, mais que l’on aurait du mal à formuler précisément.

L’expérience s’accumule. Ce qu’elle produit, en revanche, n’est pas automatique.

Polanyi l’a formulé avec précision : « nous pouvons savoir plus que nous ne pouvons dire. » Le praticien expérimenté perçoit des nuances que le débutant ne perçoit pas encore. Il a développé des schèmes qui guident son geste sans passer par le raisonnement explicite. Ce savoir est réel. Mais il est relativement opaque, y compris à celui qui le porte.

C’est là que quelque chose se joue : entre le savoir incorporé et l’expertise, il y a un travail. Ce travail, Schön l’a appelé réflexivité. La réflexion-en-action, c’est ce qui se passe pendant la séance : sentir que quelque chose résiste, ajuster sans interrompre, percevoir le changement tissulaire et modifier l’approche dans le même mouvement. La réflexion-sur-l’action, c’est ce qui vient après : revenir sur ce qui s’est passé, comprendre ce qui a fonctionné, ou pourquoi cela n’a pas fonctionné.

Sans ce travail, l’expérience s’accumule mais ne s’approfondit pas. Elle peut se figer : des routines qui se répètent, des certitudes qui s’installent, une façon de faire que l’on ne questionne plus.

En ostéopathie animale, cette dimension est particulièrement sensible. Notre geste engage simultanément une perception palpatoire, une lecture comportementale de l’animal et une interaction avec le propriétaire. Ce que nous percevons sous nos mains n’est pas séparable du contexte dans lequel nous percevons : l’état de l’animal ce jour-là, sa relation avec son propriétaire, l’environnement, l’histoire du cas. Ce qu’un praticien fait de cette perception, la manière dont il la met en sens, l’ajuste, la communique et les ajustements opérés, c’est ce qui construit l’expertise au fil des années.

Pour un propriétaire, cela se ressent souvent sans être nommé : le praticien qui explique ce qu’il perçoit, qui ajuste son approche selon ce qu’il observe, qui revient sur ce qu’il a fait et pourquoi.

Pour les formateurs et les étudiants, la conséquence est directe. Transmettre un geste ostéopathique, ce n’est pas montrer comment on le fait. C’est rendre visible ce qui, sans effort particulier, reste invisible : les indices perçus, les décisions prises dans la fraction de seconde, les ajustements opérés. Cela demande de revenir à ce que l’on ne sait plus voir parce qu’on le voit trop bien.

Les années d’expérience fournissent la matière et la réflexivité décide de ce que l’on en fait.